Publications
| Démarche artistique et engagement écologique |
Mon premier « choc écologique » s’est produit lorsque j’étais encore une enfant, pendant mes premières vacances avec mes parents, en direction l’Espagne. Le long des routes, les espaces de stationnement étaient à chaque fois, jonchés d’ordures en tous genres. Dans les villes côtières, des égouts puants se jetaient dans la mer. Les pratiques ont évolué, mais je me désespère de retrouver encore trop de signes d’irrespect, ces paquets vides de cigarettes, ces cannettes de métal, ces sacs de fastfood, ces bouteilles vides … Tous ces déchets abandonnés à même le sol, ou jetés hors des voitures conduites par des personnes sans conscience.
Et puis, j’ai traversé, comme ma génération, tous les drames écologiques comme la pollution industrielle, puis en 1978, la naufrage de l’Amoco Cadiz, et tous les fâcheux jalons qui ont suivi, comme celui de 1986, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl…Depuis la sensibilité est intacte. Toutes atteintes à l’environnement m’affectent face aux logiques extractivistes et productivistes (surpêche, les élevages surdimensionnés et irrespectueux du bienêtre des animaux, surexploitation et intoxication des sols, extractions invasives et débridés, la surconsommation, l’obstination pour l’exploitation et l’utilisation des énergies fossiles …). Tant d’impacts contre notre pauvre planète et de la biodiversité qui vont à l’encontre du bon sens et qui, à mon sens, ne mobilisent encore pas assez de monde ! Face à cela, j’agis dans mon quotidien, mais mon engagement passe surtout par mon art en cherchant à engager le dialogue, susciter des questionnements et peut être diffuser mes idées.
Ma pratique artistique s’inscrit dans une démarche écologique. Les matériaux ne sont pas de simples supports, mais ils sont vecteurs de sens, relevant de choix à la fois plastique et éthique. L’usage de matériaux recyclés et récupérés, répondent au souci constant de réduire au minimum l’impact environnemental de mes œuvres. Je privilégie des ressources simples et accessibles, papier, carton, papier moulé, ainsi que des éléments naturels tels que fibres végétales, écorces et branches. Ces matériaux, souvent considérés comme secondaires ou destinés au rebut, deviennent la matière première d’un travail de transformation et de réactivation.
– Mes tableaux en relief, dont les anciens sont réutilisés parfois comme supports de nouvelles compositions, lorsqu’ils sont restés trop longtemps stockés à l’atelier, ils apportent ainsi une mémoire sous-jacente. Ils sont la base d’une superposition de papiers (gaufrés, imprimés, déchirés) et de cartons en lambeaux. Le châssis de bois et de toile traditionnel est remplacé par un panneau de carton alvéolé, facile à découper au fur et à mesure de l’inspiration.
La déchirure agit comme un geste critique : elle fragmente la surface, introduit la rupture, matérialise la discontinuité. La superposition de ces matériaux déchiquetés construit des surfaces stratifiées, accidentées, stratifiées, presque géologiques, qui se répondent, se chevauchent, se fissurent. Ils évoquent des coupes géologiques ou des cartographies instables. Les fractures plastiques deviennent métaphores de territoires altérés et d’écosystèmes fragilisés. En les intégrant dans mes compositions, je révèle leur potentiel plastique et symbolique.
Le choix du papier (blanc ou de soie colorée) et du carton n’est pas anodin. Ce sont des matériaux fragiles, communs, souvent considérés comme éphémères. Pourtant l’art n’offre-t-il pas cette opportunité d’une deuxième vie, sans doute plus éternelle ? La déchirure devient un acte fondateur : elle fragmente pour mieux recomposer. Cette économie du geste s’inscrit dans une réflexion sur la matérialité de l’œuvre et sur son empreinte écologique Les papiers sont recouverts d’encres colorées « maison », réalisées à partir de pigments. Ces paysages survolés visuellement sont rehaussés de poudres de pastels secs. Ces couleurs simples et ancestrales participent d’un protocole de fabrication volontairement sobre, limitant l’impact environnemental. Leur intervention participe au « puzzle impossible », en évitant d’utiliser des peintures polluantes. Comme jusqu’au début du XX ème sicle il fallait protéger les œuvres, le fameux « vernissage », j’utilise un fixatif final, produit chimique performant que je pulvérise sur les surfaces, pour protéger les œuvres de la poussière, de l’humidité et des UV . J’espère trouver une alternative plus écologique et fiable.
L’abstraction colorée et séduisante attire d’abord le regard par son intensité chromatique et son dynamisme. Pourtant, derrière cette apparente vitalité chromatique, la couleur, intense et séduisante, agit comme une tension : elle attire le regard tout en révélant des surfaces éclatées, des mouvements de rupture et de déplacement, des territoires fracturés, des équilibres instables, des transformations profondes et menaçantes.La matière, la couleur, la lumière et l’ombre, participent d’un dialogue constant entre construction et effritement.
– Mes sculptures et installations adoptent une écriture plus réaliste. Elles convoquent des formes reconnaissables, parfois organiques ou anthropomorphes, qui établissent un lien direct avec le vivant. Travaillées à partir de matériaux recyclés et naturels (fibres végétales, écorces, branches, papier moulé, cartons…) elles mettent en tension la fragilité des matières et la solidité des formes. Leur présence dans l’espace engage physiquement le spectateur et l’invite à réfléchir à sa place dans l’écosystème.
À travers ces deux approches complémentaires, abstraction fragmentée dans les tableaux, figuration suggestive dans les volumes, je revendique le lien indissociable entre l’homme et son environnement. Mes œuvres interrogent notre responsabilité face aux ressources que nous utilisons, aux déchets que nous produisons et aux transformations que nous provoquons.
Mon travail engage une vision globale : celle d’une métamorphose en cours, climatique, biologique et humaine. Il témoigne d’un monde en mutation, à la fois fragile et résilient, où destruction et renaissance coexistent. Le message, sous-jacent, se révèle plus préoccupant : ces éclatements plastiques font écho aux bouleversements environnementaux, aux mutations et aux fractures de notre époque. Créer avec des matériaux récupérés devient alors un geste symbolique autant qu’éthique : transformer l’existant pour imaginer d’autres possibles. Mon travail propose ainsi une écologie du geste : une pratique consciente des ressources, attentive aux cycles et ouverte à la possibilité d’une régénération. L’œuvre, portée par l’idée de la logique d’interdépendance. Elle se situe à l’intersection de l’esthétique et de l’éthique, comme un espace où la fragilité devient force et où la transformation devient langage, tout en laissant au spectateur un espace d’interprétation et de réflexion.
